A chaque fois, le contraste est choquant entre ce qu'on sait de ces univers de torture et de mort et la vision d'une vie ordinaire étalée avec insouciance.[...] Mais à vrai dire, comment aurait-il pu en être autrement? S'attendait-on à la consignation des souffrances des prisonniers ou des remords de l'adjudant? Outre l'interdit strict qui pesait sur la mise en image des conditions de l'extermination, la forme même du recueil privé incitait à l'évacuation de tout détail fâcheux. Sont-ils plus fidèles, nos propres albums, qui sélectionnent eux aussi les sourires, les vacances et les anniversaires, et omettent soigneusement les accidents, les conflits ou les enterrements? Récit de vie esthétisé, soumis à de puissants codes formels et sociaux, bien décrits par Bourdieu, l'album est le support rituel d'un petit théâtre du bonheur plutôt que le reflet de la réalité. L'album Höcker montre comment la photographie, malgré son caractère d'empreinte, peut manquer le réel. Sans retouche, ni trucage. Simplement, en regardant à côté.

